Il me restera ça

N’y tenant plus, je me vois presque dans l’obligation de repousser l’article prévu à l’origine (sur la description de mon album « Farewell ») pour vous révéler un secret de polichinelle que je garde enfoui en moi depuis trop longtemps...


-Qu'est-ce qu'il va dire ? Qu'est-ce qu'il va dire ? Bon sang, qu'est-ce qu'il va dire ?

- Chut, tais-toi !

-Mais qu'est-ce qu'il va dire ?!?

- Chuuuut, mais tais-toi, ça arrive !


Alors voilà...

J’ai naïvement nourri le rêve de faire partie de l’album « Il nous restera ça » de Grand Corps Malade.

BIM, c’est dit.

Wouh, je me sens… bah comme avant, mais un peu mieux quand même.


Pour ceux qui seraient passés à côté de cet album jalousé par ma petite personne, je vous en explique le concept [absolument excellent] : 11 auteurs-interprètes de renom (13 en comptant la réédition, 15 en décomptant les L.E.J et 16 en m’y ajoutant) et de tous styles sont réunis autour non pas d’un thème mais de la phrase « il nous restera ça ».

Cette phrase qui en dit long, qui en dit peu et qui peut même ne rien dire du tout a été le point de départ de toute création et a donné lieu à des morceaux tous plus singuliers les uns que les autres dont certains sont de très (très) très bons morceaux et d’autres, de vrais chefs-d’œuvre musicaux.



Et quand je parle de chef-d’œuvre musical concernant cet album, je pointe du doigt la neuvième piste, « Les années lumières » de Fred Pellerin - que je ne connaissais alors pas du tout – et qui, dès la première écoute, m’a fait l’effet d’un électrochoc. Purement et simplement.

Une voix grave, profonde et perçante, aux antipodes du physique de l’auteur, une inflexion, un accent, des respirations, un nonchalance narrative empruntée aux sages qui ont tout vu, tout vécu, et une histoire contée d’une "main" de maître par cet auteur au talent monstrueux.

Ça ne m’était jamais arrivé d’être embarqué dans une musique de cette façon. Bien sûr, j’ai connu et aimé des musiques magistrales au storytelling bluffant (Nas – « I Gave You Power », Tupac – « Brenda’s Got a Baby », Common – « I Used To Love H.E.R », Eminem « Stan », Kendrick Lamar – « Keisha’s Song (Her Pain) » / « Sing About Me, I’m Dying of Thirst »), mais avec ce titre, j’ai eu comme l’impression d’écouter autre chose. Il n’y a certes rien de comparable avec les classiques cités précédemment, mais il n’empêche qu’au moment où mes oreilles ont été portées par les mots de Fred Pellerin, je me suis rendu compte que quelque chose de différent se passait.

Je n’écoutais plus simplement une histoire racontée par un artiste alliant avec brio fond et forme, dextérité et puissance, génie et souci du mainstream parfois, j’assistais à une authentique rêverie mise en images par des mots, juste des mots, rien que des mots.

Il me suffit de presser le bouton lecture et de fermer les yeux pour avoir droit à ma séance de cinéma pendant un peu plus de quatre minutes. Un court-métrage, en somme.


« Enfin, vint le jaune,

Et le jaune, jusqu’à l’or,

Jusqu’à ce que la ligne n’en puisse plus

De retenir sa gestation d’aurore

Et que l’horizon se déchire en deux.

Par l’ouverture,

Ils virent s’élever dans le ciel neuf,

Au grand réveil,

L’assiette de toutes les clartés,

La roue à aubes,

Le soleil ».

Voilà de quoi je parle. Il y a de la virtuosité dans ce texte, c’est ce que je me dis à chaque écoute. Cette virtuosité, je la ressens lorsque je lis les paroles en mon for intérieur ou lorsque je me fais humble spectateur pensant que c’est à moi que cette histoire est contée.



Mon rêve était donc d’apparaître quelque part entre « L’heure des poètes » de Grand Corps Malade, « La résiliation » de Ben Mazué, « Cinéma pour aveugles » de Lino, « Les années lumières » de Fred Pellerin (si toutefois vous ne l’aviez pas encore compris) et le morceau éponyme signé une nouvelle fois Grand Corps Malade qui vient clôturer son album.


Puisque les confidences n’en finissent pas et qu’après tout, on est entre nous, je dois vous avouer que, mû par cette écoute inspirante, j’avais même entrepris d’écrire mon propre titre en me basant sur les mêmes « contraintes » que cette phrase imposait.

Ce mini-morceau qui a pour nom « CQNR » (superstitieux, je m’en tiendrai aux initiales) était une sorte d’interlude que je voulais ajouter à l’album, comme un clin d’œil, mais qui n’y figurera finalement pas. Rien de grave pour autant, je sais que j’aurai l’occasion de le réciter sur scène un jour ou l’autre. Ce sera ma « revanche » musicale et peut-être que je raconterai cette anecdote au public en repensant à cet article qui touche maintenant à sa fin.


Quand je serai grand, je serai conteur, moi aussi.