Mon arc, ma flèche et vous

October 18, 2016

Lorsque me viennent à l'esprit les premiers éléments qui donneront naissance à mon LCLF, je ne sais pas trop où je vais. Pas du tout, même. Je ne sais pas ce que j'écris, ce que je décris ni de qui est-ce que je dresse le portrait. A vrai dire, tout ce que j'ai à cet instant, ce sont deux phrases que je me répète depuis le réveil et qui font :

Je suis mort depuis longtemps

Comme si mon coeur avait cessé de battre.

Pourquoi je n'ai pas décidé d'arrêter de te battre ?

Voilà tout ce qui m'occupe l'esprit : cette phrase qui en dit long sans en dire du tout, et cette question assez chargée émotionnellement pour que je ne parvienne pas à m'en défaire. Pourtant, c'est loin d'être la meilleure rime qui soit, vous en conviendrez. Mais elle est là et me taraude depuis maintenant une heure et je ne sais toujours pas qui parle. Un homme ? Une femme ? Un enfant ? Non, pas un enfant, je sais que c'est un adulte. Mais alors qui ? Et surtout, pourquoi ?

 

Je me suis habitué, à force, à ce genre de situation. Il n'est pas rare que j'aie une ébauche d'embryon d'idée à laquelle je m'accroche sans trop savoir si ça se révélera payant.

Ça m'arrive souvent au moment de m'endormir, au réveil, quand je me brosse les dents ou sous la douche. Ah, ou encore juste avant de partir quelque part où je suis attendu. Vous savez, ce moment où on est en retard et malgré tout, on ne peut s'empêcher de prendre le risque de l'être davantage, tout ça pour ne pas oublier ce qu'on a en tête. Ça vous est déjà arrivé ? Moi, si. Et je peux vous dire qu'on a l'air idiot lorsqu'on se rend compte qu'on a accumulé trois heures de retard pour une idée qui ne valait même pas la peine d'être creusée. Mais on ne le sait qu'après, ça fait sans doute partie du charme de la création.

 

(Bon, parfois, je suis aussi en retard parce que je suis un boulet qui se surestime, mais tout le monde ne le sait pas encore, alors ça reste entre nous).

 

J'ai donc en tête ces deux phrases sorties de nulle part mais qui provoquent quelque chose en moi : de l'empathie, de la curiosité ou un mélange des deux, peut-être.

Je crois que c'est un homme qui parle. Je le sens dans ma manière de le dire à haute voix. Un homme mort, mais en surface seulement. Brisé, donc.

Et cette question rhétorique que je décompose méthodiquement à quatre reprises en la prononçant : "pourquoi je n'ai pas décidé d'arrêter de te battre ?".

Il y a du regret, du gâchis. Je crois savoir qu'il est trop tard pour lui et que cet homme qui s'est invité dans mon esprit au lever du jour a donc réellement de quoi se sentir "mort depuis longtemps". Combien de temps ? Je ne saurais vous dire. Des mois, des années. Qui sait ?

 

Puis je m'arrête, j'abandonne ce que je faisais maladroitement car peu concentré, et je tends l'oreille un peu plus. Comme si cet homme était prêt à me raconter son histoire et que je n'avais plus qu'à m'asseoir à sa table.

 

(J'ai vécu le même scénario pour une autre chanson plus dure, plus sombre encore si toutefois la comparaison est possible. Je racontais la vie fictive d'une fille, Do... non, pas maintenant. Je vous en parlerai plus tard).

 

C'est comme ça qu'a commencé l'écriture du titre Le Cœur et La Flèche.

Des mots en écho dans ma tête comme un refrain qu'on n'arrive pas à faire taire, et une introspection pour mieux comprendre le parcours de cet homme dont je ne connais que cet événement. Même en ayant écrit ce morceau, je ne saurais vous dire comment il s'appelle, quel était son métier, son âge ou ses goûts. Etrange ? Pas tant que ça. Et puis chacun peut se l'imaginer comme il le souhaite. De l'anti-héros déchu au "mec normal" qui a basculé en passant par le connard impardonnable. A vous de choisir.

 

Chaque auditeur

complétera la vie de ce personnage

grâce à son propre vécu.

C'est en ça qu'il prend sens

et résonne chez ceux qui ont écouté ce titre.

Me voilà donc en train d'écrire, et je me retrouve dans la peau d'un biographe ou d'un journaliste, d'un confident ou d'un inconnu inoffensif qui ne saurait de toute façon pas quoi faire de cette horrible histoire. Je crois qu'il a bu, ça se voit à son allure défraîchie, à sa mine basse, à son regard livide et à ses vêtements froissés. Oui, je le distingue mieux depuis qu'il a mon attention.

Je noircis ma feuille des instants qu'il veut bien me confier, mais dans sa pudeur, certains éléments resteront flous. Je le constate, il n'est pas là pour se dédouaner de quoi que ce soit, bien au contraire. Il ne s'attarde pas sur les débuts ni sur la "belle histoire" à peine effleurée qu'ils ont vécue mais plonge à pieds joints dans le basculement, l'incompréhensible et les remords. Il me parle de toutes sortes d'addictions comme si j'étais assez naïf pour ne pas l'avoir remarqué, de ses dérives aussi, et je comprends que même lui ne sait pas vraiment comment il en est arrivé là. Il oscille entre un ton posé et l'agitation trouble de l'émoi. Rapidement. Juste le temps de reprendre son souffle et d'éparpiller les cendres de son mégot du bout du majeur gauche et le voilà reparti. Calme, agitation, mouvement compulsif, regard incliné, aspiration, fumée et ainsi de suite. Par instant, c'est comme s'il s'adressait à elle directement à travers mon regard. A elle, cette femme qui lui a dit :

 

"Il faut que je m'évade de là,

J'ai comme un vague à l'âme.

Je ne suis plus cette femme

Qui, autrefois, portait une bague à la main".

Cet homme avachi, mal rasé et dont les cernes trahissent une insomnie brutale fait preuve d'une mémoire implacable quand il s'agit de se rappeler les souvenirs douloureux. De toute façon, tout n'est plus que douleur : les erreurs commises le sont, les beaux souvenirs, encore plus.

Sans transition, on passe du doux parfum d'un baiser aux pleurs, aux bleus, à l'ambulance. Gradation vive et tragique. 

Il y a de la passion dans son récit. Cette passion qu'on ne peut comprendre de l'extérieur. Cette passion qui rend fou, mais fou à deux, envers et contre tout. Cette passion destructrice dont on ne réchappe pas. Ce tourbillon qui rend ivre mais dans lequel on retourne bille en tête en espérant rester enraciné. Cette mer déchaînée dont on défie les vagues de nous tremper ne serait-ce qu'un peu. Essayez, vous allez voir. Essayez seulement. Ce tremblement de terre qu'on juge à peine féroce alors que s'ouvrent les abysses de la terre telle une gueule de géant affamé sorti des tréfonds, prêt à tout dévorer : du gouffre gargantuesque à la vacuité du trop-plein. L'échelle de ? De Richter ? Connais pas. Rien de plus qu'un vulgaire marche-pied à mes yeux. Cet incendie dont on pense qu'il ne nous donnera pas de sueurs glaciales, qu'il n'oserait même pas nous brûler sous peine de s'excuser d'être ce qu'il est.

 

Mais étymologiquement, la passion n'a rien de serein.

C'est même l'exact opposé.

La passion, c'est la douleur, la souffrance.

La passion rend malade.

La passion ne se savoure pas,

on la subit, on la supporte

et on y revient parce qu'elle n'a pas d'égal.

La passion, c'est cette chimère masochiste, comestible et délicieuse, qui ne demande qu'à être déposée sur le bout de la langue jusqu'à ce qu'on y goûte enfin et qu'elle nous dévore sans faim.

La passion, on la découvre avec un "merci", on la quitte avec un "plus jamais". Mais tout n'est pas si facile, alors on y revient souvent, malgré tout, malgré nous, malgré vous autres qui essayez de nous faire entendre raison à travers vos discours bien construits, vos arguments imparables et vos schémas froids et sensés emplis de bons sentiments.

 

Je crois que c'est, en substance du moins, ce que cet homme tentait de me faire comprendre à demi-mot.

 

Il n'y a pas de mea culpa dans tout ce tumulte. J'assiste simplement à un long monologue qui n'a rien de thérapeutique pour aucun de nous.

 

Je continue à retranscrire ses propos quand je me rends soudain compte que je suis bel et bien seul, à l'orée du troisième couplet.

J'ai l'impression que cette fois, je parle véritablement pour lui ou du moins qu'on parle d'une seule et même voix.

Alors je découvre des choses, à commencer par le blanc aveuglant et le froid perçant.

 

Tout est blanc autour de moi.

Mon âme est froide et glacée,

Est-ce un signe ?

La pluie ensuite, les larmes.

Et je comprends ce qu'il en est.

En manque de vertu,

Je ne suis plus personne.

Pardonne mes mots mais je suis perdu.

Je ne suis plus un homme.

Lentement s'installent la folie puis la honte.

L'amertume et le désespoir déchirant.

La résignation, l'incompréhension.

La colère, la désillusion.

L'impuissance.

L'hébétement.

Le couperet.

Le pardon.

Le refus.

La fin.

J'ai eu des retours de personnes me demandant si cette histoire était inspirée de ma vie.

Ça m'a fait rire, ça m'a étonné, ça m'a peu flatté, ça m'a gêné et énervé.

Mais aujourd'hui, avec du recul, je me dis que ça signifie peut-être que j'ai fait ce qu'il fallait en racontant cette histoire, et ça me rassure.

 

Je me rappelle de cette interview dans laquelle l'acteur Robert Kneeper racontait que les gens avaient peur de lui dans la rue parce qu'il était sans cesse assimilé à son personnage de T-Bag dans la série "Prison Break". On lui demandait même s'il était vraiment psychopathe, s'il avait fait de la prison, s'il avait déjà fait ce qui était reproché à son personnage. 

 

Ce n'est certainement pas ce qu'il y a de plus agréable, mais pour toucher le cœur de ceux qui s'intéressent de près ou de loin à ce qu'on fait, il faut savoir se donner pleinement, sans se poser la moindre question au risque de calculer l'émotion.

Voilà ce que j'ai fait en vous racontant cette histoire : j'ai écrit, vécu, interprété, transpiré chaque mot pour qu'il prenne sens auprès de vous. 

Si vous êtes quelque peu dérangé, bousculé ou touché par cette chanson, c'est que le pari est réussi.

 

Merci.

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