Ask'Em au Bal Nègre

December 29, 2016

Mercredi 28 décembre 2016 : état d'excitation aiguë.

 

J'arrive au Bal Nègre, cet illustre cabaret des années 20 situé au 33 de la rue Blomet, à Paris (XVe). Cet ex "Bal Colonial" est une référence de l'époque des Années folles dont le nom seul est capable de faire déferler une vague de souvenirs, de morceaux, de représentations, d'écrits, d'inspirations cinématographiques et de peintures venues se mêler à la fumée épaisse des cigares et aux alcools de fête déversés entre deux pas d'une danse frénétique noyée sous la sueur du soir qui, sans le savoir, servira de suave sève à l'Histoire.

 

[Je m'emporte, pardonnez-moi.]

 

Mais le Bal Nègre, c'est le jazz avant tout.

Le jazz enraciné qui vous cloue les pieds au sol, vous prend aux tripes, manque de vous étouffer tant il est imprégné de souffrance retenue, contenue et qui finit par vous libérer de vos chaînes, de votre condition et... que sais-je encore.

 

Et puis, le Bal Nègre, c'est aussi une liste de noms à n'en pas finir :

Joséphine Baker, Mistinguett, Ernest Hemingway, 

Jean Cocteau, Raymond Queneau, Joan Miró, Moïse Kisling, 

Robert Desnos, Edouard VIII, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Boris Vian, Albert Camus, Jacques Prévert, Juliette Gréco... 

Comprenez-moi quand je vous dis que je me sens chanceux d'y avoir mis les pieds car c'est bel et bien le cas.

 

Lorsque j'ai été contacté pour prendre part à cette aventure le 5 décembre dernier, je n'avais pas saisi tous les enjeux de ce qui se présentait à moi. A vrai dire, je ne connaissais pas réellement le Bal Nègre, plutôt la légende qui enveloppait ce nom si fort, provocateur et en même temps, tellement légitime et chargé tant d'histoire que d'orgueil. Pas n'importe lequel, cela va de soi. Je ne parle pas d'arrogance, j'évoque plutôt cet orgueil qui découle de la fierté d'être et de savoir qui l'on est, au plus profond de soi. 

Alors j'ai accepté. En premier lieu parce que le projet m'a été extrêmement bien dépeint par Kizela Heron (ton enthousiasme et ta bienveillance te précèdent), ensuite, parce qu'il était question de passion à chaque étape d'un projet qui aurait pu tout aussi bien ne pas voir le jour et enfin, parce que la symbolique était bien trop belle pour en faire fi.

De la renaissance du Bal Nègre  à l'amour de la musique

jusqu'aux rencontres artistiques et humaines

qui ont été provoquées par la suite,

tout me poussait à vouloir m'immiscer dans cette histoire

déjà si riche de culture et d'ouverture.


Le principe de cette invitation au Bal Nègre était de faire se rencontrer dans ce lieu mythique "musiciens, danseurs, chanteurs, écrivains, penseurs, historiens, chercheurs"... Toute personne animée d'un désir ardent de s'exprimer et de raconter des choses, en somme. 

Daniel Deleforge, réalisateur passionné mais aussi et surtout instigateur de ce projet, puisqu'épris de l'histoire du Bal Nègre, se charge d'immortaliser avec fougue ces croisements artistiques, caméra au poing.

 

 

Je trouvais l'idée de créer, d'échanger et de partager un peu de soi dans ces murs - neufs pour certains et totalement en ruine pour d'autres - si originale et unique qu'il ne m'a pas fallu longtemps avant de sauter sur l'occasion qui se présentait à moi.

 

Mes musiciens et moi avons fait la rencontre d'un street artiste-peintre et graffeur, Andrew, qui allait nous accompagner durant notre "live" improvisé. Ou alors... mes musiciens et moi allions accompagner en musique Andrew, capuche vissée sur la tête, bombes de peinture en main et foulard en guise de masque, fin prêt à tatouer de noir le mur (presque) immaculé qui s'offrait à lui pour y graver le portrait de Sidney Bechet, grand saxophoniste et jazzman américain.

 

 


Nous y voici.

Après une escale dans un restaurant vietnamien authentiquement atypique pour se réchauffer autour d'un thé et manger quelques bonbons, nous nous enfonçons dans les escaliers, malhabiles car chargés de matériel, essayant de nous orienter entre échafaudages, bâches échouées au sol et quelques esquisses d'yeux semblant nous indiquer le chemin à suivre à travers la poussière.

Je marche dans les pas lointains des artistes que j'ai cités plus haut, ces figures immortelles qui ont permis/créé des chefs-d'œuvre tous plus éternels les uns que les autres.

 

Le décor est planté.

10 mètres de profondeur plus bas, un piano usé par le temps et des murs décrépits nous serviront de scène. Mais pas de déception, bien au contraire, car c'était aussi ça, l'enjeu. Il ne s'agissait pas de créer dans un endroit rénové, flambant neuf et brillant de mille feux...


Il était question d'imprégner ces recoins en construction,
ceux-là mêmes où se sont bousculées milles et une vies,
d'un élan artistique alors que voyait le jour

cette "bâtisse phoenix"

impatiente s'élever à nouveau.

Pour tordre le cou au froid qui nous anesthésiait rapidement et sûrement les membres, mes musiciens et moi avons joué.

Il nous en faut peu : un cajón, une basse, un piano délabré mais fonctionnel, deux voix et c'était parti. Nous commencions avant l'heure à faire résonner les fondations du Bal Nègre en prenant le dessus sur le bourdonnement des outils et les va-et-vient incessants des ouvriers imperturbables pleinement voués à leur mission.

Du groove et un peu de funk ont retenti sans prévenir et moi, je me suis mis à rapper tout ce qui me passait par la tête, jusqu'à freestyler sur des musiques aux accents espagnols. C'est à cet instant que j'ai compris que tels que nous étions, nous ne rendions pas uniquement hommage au Bal Nègre, nous lui souhaitions surtout une belle et longue vie.

Ask'Em, c'est du rap, du slam,

des musiciens funk, soul et jazz.

D'ailleurs, en voiture, Emeli Sandé et Nekfeu

se faisaient des passes d'armes musicales.

N'ayons pas peur de le dire : Ask'Em est Bal Nègre.

Nous avions prévu d'interpréter Le Coeur et La Flèche, mais une fois portés par l'émotion du lieu, nos plans ont été chamboulés. C'est le morceau Shinin' qui s'est imposé naturellement alors que nous ne l'avions pourtant pas répété depuis un certain temps. Ca aussi, c'est l'esprit du Bal Nègre.

 

Les prises se sont suivies, Sidney Bechet, impassible, a apprécié ses ultimes retouches, l'interview nous a fait cogiter sur nombre de questions et c'est ainsi que quelques heures après notre timide arrivée, nous disions au revoir au Bal Nègre, non sans aller fouler une dernière fois la vraie scène qui se tenait là, juste à côté de nous, dans cet écrin chaleureux qui me donnait envie d'y faire un concert sur-le-champ.

 

 

 

 

Je ne sais pas si j'aurai la chance de défendre mon album Farewell sur cette scène un jour, mais je rajoute immédiatement ce souhait à ma wishlist en espérant que cela se produise bien assez tôt.

 

Je ne te dis pas "farewell", mais à bientôt, Bal Nègre.

Nous nous reverrons, je l'espère de tout coeur.

 

De gauche à droite : Mozen (batterie), Marc (basse), Alice (clavier/chant), Ask'Em (textes-interprétation), le pompon blanc, frère des pompons interchangeables rouge et bleu.

 

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