Sortir un album

March 29, 2017


C'est fou de penser qu'il y a 10... ou plutôt 11 ans, j'écrivais mes premiers "poèmes" sur des feuilles simples à grands carreaux que je réservais soigneusement dans une pochette des plus rouge.

Si je m'en souviens bien, l'un d'entre eux avait pour titre "Pulsions nocturnes" (il portait sur ce besoin irrépressible que je ressentais d'écrire de nuit ; tout un programme) et l'autre parlait de... nuages, je crois. Tout un programme aussi, me direz-vous. J'étais en quelque sorte un wannabe Victor Hugo du pauvre baignant dans son coulis de guimauve.

J'avais alors 15 ans, et un an plus tard, je délaissais les poèmes pour le rap. C'était la grande époque des freestyles inédits en radio de mes artistes préférés, de la compétition musicale saine et des morceaux à storytelling qui m'inspireraient par la suite. Alors j'ai fait du rap et je ne jurais que par les punchlines que j'enchaînais comme si elles allaient faire de moi le rappeur que je me forçais à être durant cette période. Je les enchaînais encore et toujours. Les titres étaient fantastiques [là, comme ça, il n'y a que "Hold-Up", "Challengers" et quelque chose avec "Requiem" qui me reviennent, mais c'était quelque chose], la forme était féroce et le fond... touchait le fond ? Non, quand même pas, mais c'était pas fameux non plus, loin de là. 

 

Puis, un jour, j'ai été sélectionné pour participer à un projet qui allait changer ma façon d'écrire, ou du moins, d'appréhender un texte. Ma présence à toutes les jam sessions des environs et dans tous les événements plus ou moins hip-hop n'avait pas manqué d'être remarquée. 

J'avais faim, comme on dit, et c'est cette hargne

qui m'a fait atterrir au Plan pour la première fois,

au milieu d'une dizaine de rappeurs locaux

et d'une poignée de musiciens :

Mathieu Souchet, Adrien Prochasson, Loïc Février

et Erik Truffaz, s'il vous plaît !


Ils allaient nous accompagner dans l'élaboration d'un album mêlant de vrais instruments de musique aux textes de jeunes rappeurs tout aussi affamés que moi. 

Il s'est passé quelque chose dont je n'avais pas mesuré toute la portée : après la première séance où chacun d'entre nous apprivoisait les musiques qui lui étaient proposées, je me suis rendu compte de ce qui me plaisait, musicalement parlant. 
Je suis monté sur la scène de feu le premier Plan, et j'entendais les musiciens parler d'une musique qu'ils aimaient, mais qui ne collerait sûrement pas avec l'univers de l'un d'entre nous car trop sombre, trop jazzy, trop compliquée à aborder, trop... trop. Ces musiciens m'ont joué plusieurs morceaux qui, bien que correspondant à mon style d'alors, ne m'avaient pourtant pas conquis entièrement.

 

Faire une scène avec des musiciens

pour la première fois de ma vie m'avait tellement enthousiasmé

que je voulais plus, autre chose, différent.


Oui, tout ça en même temps. Les morceaux se suivaient, d'aucuns me plaisaient, d'autres moins, et pour mettre fin à mon exigence non maîtrisée, l'un des musiciens a jugé bon de me faire écouter le fameux morceau mystère qui ne convenait à personne. 
Je mets fin à ce faux suspense que j'installe vaguement depuis le début de l'histoire : ce morceau allait devenir mon coup de cœur, et de là naîtrait un texte, Eclipse (qui n'est autre que le titre Épitaphe dans mon album), qui allait donc changer ma façon d'écrire. 

 

 

C'est grâce à cette expérience au Plan que j'ai compris que la forme, lorsqu'elle est un tant soit peu maîtrisée, pouvait se marier au fond de la plus belle des façons. Mieux encore, j'ai compris qu'il ne fallait pas provoquer la forme, mais en faire une alliée libre d'apparaître quand bon lui semble pour ne pas risquer de ternir un quelconque élan d'inspiration. Soudain, cette constante recherche de punchlines, de technique et de schémas de rimes poussifs n'avait plus rien de naturel car je visualisais (un peu plus clairement) la voie que je souhaitais désormais emprunter.

Et 5 ans plus tard, nous y voilà : je sors un album.

 

Il s'en est passé, des choses, depuis. De grandes choses, même. J'ai remporté et échoué à des concours, j'ai eu la chance de faire les premières parties de Medine à l'époque de son album Protest Song, celle d'Earth Wind and Fire devant plusieurs centaines de personnes et celle de Youssoupha, ensuite, dans une salle comble. L'apothéose. L'année suivante, je jouais devant 18 000 personnes sous un feu d'artifice géant projeté au-dessus de ma tête, comme pour célébrer ce qu'il se passait au fond de moi, tout au fond, dans le ventre. C'est quoi le superlatif d'apothéose ?

J'ai écrit et rayé. Réécrit et froissé.

J'ai écrasé, déchiré, jeté, voulu brûler des textes.

Et j'en ai gardé aussi. Quelques-uns.

 

J'ai rencontré les musiciens qui m'accompagnent aujourd'hui et j'ai sorti un album que j'ai appelé Farewell
Dites-moi, c'est quoi le superlatif du superlatif d'apothéose ?
Non, ça va au-delà de ça, je pense. On devrait appeler ça un hyperlatif ! 

 

[Ça pourrait aussi être le nom d'un salon de coiffure has-been. Allez, je vous l'offre.

Et si un jour, je viens pour un brushing chez vous, ne soyez pas étonné de m'entendre dire : "je voudrais une Ask'Em, s'il vous plaît".] 

Je radote, je sais mais... j'ai sorti un album.

C'est sans nul doute possible l'anaphore la plus douce et agréable qui soit.

 

J'ai sorti un album. De tout mon être, j'ai sorti un album dans lequel sont confinés des textes d'antan, de durant et d'après. Tous ont grandi au rythme des années, de l'expérience et de mes rencontres pour se retrouver dans cet objet dont je suis si fier, celui-là même que vous tenez ou tiendrez dans vos mains bien assez tôt.

 

J'ai sorti un album qui comprend les musiques que j'attendais tant, des photos qui me plaisent énormément, un livret dont je rêvais même dans mes rêves (inception d'un désir assouvi), des textes qui me sont chers... et j'ai cette sensation d'être arrivé au bout d'une histoire qui ne fait pourtant que commencer. Yep, ce n'est que le début. D'ailleurs, comment pourrait-il en être autrement ? Vous ne l'avez pas encore tous écouté, je ne l'ai pas encore présenté officiellement et il n'a pas encore eu l'occasion de résonner autant que je le souhaite.

L'histoire commence à peine, je le sais et l'espère. 
Vous le savez aussi, j'espère.

 

J'aurais pu tapoter ce nouvel article sur mon téléphone en n'écrivant qu'une ligne dans le corps de ce texte : "j'ai sorti un album". Juste ces cinq mots. Mais je me suis laissé emporter et voilà où nous en sommes.

 

 



On ne dirait peut-être pas comme ça, mais je ne savais pas trop comment aborder ce thème, en vérité. J'avais juste cette phrase répétée inlassablement qui a fini par devenir le titre de cette page. Et puisque je ne sais pas non plus comment conclure cette quasi autobiographie musicale, je me dis que ce serait "drôle" de le faire en insérant mon premier brouillon qui n'a, au final, pas fait long feu. 

 

 
Oh, et puisque vous m'avez lu jusqu'ici, vous avez bien droit à une information importante : la release party de mon album aura lieu le 12 mai 2017, au Plan et vous y serez tous conviés.

 

 



A bientôt,

 

Ask'Em

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